Le potentiel énorme des algues

Aujourd’hui, les légumes de la mer, comme ils sont appelés par les Asiatiques, sont exploités dans environ 50 pays différents et exportés dans le monde entier. Les algues sont cultivées, transformées et utilisées pour la santé, la cosmétique et l’alimentation. Cette industrie pleine d’espoir pèse environ 13 milliards d’euros au niveau mondial et présente une croissance annuelle de 8 %, dont la partie agroalimentaire reste la plus importante. Ce secteur emploie des millions de personnes directement ou indirectement. Les algues offrent de formidables perspectives d’innovation et pourraient bien aider à relever les grands défis de demain, tels que la lutte contre le réchauffement climatique et la faim dans le monde.

Sapiens et les prémices d’une laminaire presque magique

Il y a plus d’un milliard d’années, les macroalgues sont apparues. Elles sont nos plus lointains ancêtres. En latin, le mot “algue” signifie “herbe qui croît dans l’eau”, et elles se caractérisent par un crampon, une tige (ou stipe) et des lames. Le crampon permet aux algues de s’encrer fermement aux fonds marins, mais ne remplit pas le rôle de racine. La tige donne aux lames (ou frondes) la possibilité de s’élever près de la lumière. La partie comestible des algues est la tige, qui est riche en fibres et en micronutriments qui varient selon les espèces et les saisons. La plupart des algues sont saines pour l’homme à consommer, à l’exception de celles qui se trouvent en train de se décomposer sur le bord de la plage et qui peuvent être gênantes lors de baignades en vacances à la mer.

Pour la petite histoire, la communauté scientifique a découvert dans une grotte au pied de la cordillère des Andes des restes séchés de 22 algues différentes, coupées en petits morceaux et, pour certaines, mâchées. Des restes humains ont également été retrouvés, et une datation au carbone 14 a révélé qu’ils ont entre 14 000 et 18 000 ans. Ces lieux ont été occupés par des êtres humains bien avant l’arrivée de Sapiens en Amérique. Pourtant, situés à plusieurs heures de marche de la côte, pourquoi ces hommes se donnaient-ils la peine d’aller récolter des algues ? Tout simplement parce qu’ils connaissaient leurs bienfaits pour se soigner et se nourrir. Il y a plus de 13 000 ans, Homo sapiens s’est installé en Amérique en suivant la côte Pacifique dans de petites embarcations sur plusieurs générations. Cette découverte a donné naissance à ce qu’on appelle l’autoroute du varech ou l’autoroute des algues. Les algues étaient familières à ces hommes et ils n’avaient pas besoin de s’éloigner des côtes car leur nourriture y était abondante et très riche. Cette découverte renforce l’idée que Sapiens n’aurait pas pu développer un cerveau aussi gros sans les micro-nutriments que la mer fournit, en particulier les oméga-3 et l’iode contenus dans les algues. Ces nutriments ont permis à ces hommes de faire évoluer leurs capacités intellectuelles et physiques sur le long terme, de génération en génération. D’ailleurs, on retrouve aujourd’hui l’algue comme met de certaines populations indigènes le long de cette ancienne autoroute de Kelp, qui s’étend du nord de la Colombie-Britannique au Canada jusqu’au sud de Punta Arenas au Chili.

Et si les algues pouvaient lutter contre le réchauffement climatique ?

Il y a environ 49 millions d’années, une fougère appelée Azolla a produit un phénomène remarquable en Antarctique. Bien que la région ait été entourée de continents et que la surface de l’eau soit très salée, une fine couche d’eau douce s’est formée. Malgré des températures beaucoup plus élevées que celles que nous connaissons aujourd’hui, Azolla a prospéré et a envahi une surface de 4 millions de kilomètres carrés. Lors de sa mort, au lieu de libérer le carbone qu’elle avait absorbé dans l’atmosphère comme cela aurait été le cas si elle avait poussé sur la terre ferme, elle finit sa vie dans le fond de la mer, où le carbone est piégé et fossilisé au fil du temps, formant une partie du pétrole que nous exploitons aujourd’hui en masse. Grâce à cette impressionnante surface de 4 millions de km², l’effet de serre s’est atténué, entraînant finalement un refroidissement de l’atmosphère. La glace a commencé à recouvrir les pôles et la température moyenne est passée de 13°C à -9°C entre le début et la fin de l’événement, que les géologues ont appelé “l’événement Azolla”.

Les algues poussent très rapidement et absorbent une très grande quantité de carbone, comme peu d’organismes le font sur terre. De plus, tout au long de leur vie, les algues subissent des pertes organiques dues à la houle et aux courants, qui représentent 50% de leur biomasse finale. À la différence des feuilles d’un arbre, qui se décomposent sur le sol en laissant échapper le dioxyde de carbone, les pertes de l’algue finissent dans le fond de la mer, piégeant ainsi le CO2, comme le processus de l’Azolla. Si nous exploitons 9% des océans dans le but de produire de l’algue, cela aurait pour effet d’absorber plus d’émissions de gaz à effet de serre que nous n’en émettons aujourd’hui.

D’ailleurs, Alexandra Cousteau, la petite-fille du commandant, a mené des recherches via son ONG “Ocean 2050”, qui ont montré qu’un hectare d’algue capture 3,5 tonnes de dioxyde de carbone, contre 1 tonne par hectare en forêt amazonienne. Ce chiffre pourrait passer à 10 tonnes l’hectare dans des élevages bien maîtrisés. Il est estimé que les algues seraient en mesure d’absorber 10 milliards de tonnes de carbone par an, soit un cinquième de nos émissions annuelles. Cette ressource ne se contenterait pas d’être simplement dépolluante, mais chaque fois que nous consommerions de l’algue, nous participerions à piéger du carbone au fond des océans. En enfouissant la moitié du carbone de l’atmosphère au fond des océans, cela refroidirait considérablement le climat avec un impact de seulement 2% sur la teneur en carbone des océans. La masse de l’océan est 250 fois plus grande que celle de l’atmosphère. La quantité de CO2 captée aujourd’hui par les algues sauvages dans le monde représente l’équivalent des émissions de gaz à effet de serre de la France et du Royaume-Uni cumulées. Malheureusement, les algues sont elles aussi menacées d’extinction.

Nourrir la planète avec les algues

En Asie, 99% des algues sont cultivées. En Europe, les pratiques sont inversées et restent à l’état de cueillettes en mer. Une grande quantité d’algues est exportée vers l’Europe, où elle est transformée et intégrée dans de nombreux produits. Les algues sont très riches nutritionnellement, elles contiennent des fibres et micronutriments qui diffèrent d’une espèce à l’autre en fonction de la saison. Elles contiennent peu de graisses, mais beaucoup de vitamines A, C, K et du fer, du magnésium, de l’iode, du zinc et du phosphore, des oméga-3 et parfois de la vitamine B12, indispensable pour notre cerveau. Les algues se révèlent être un allié majeur pour notre santé. Plusieurs études menées par des spécialistes en phycologie ont démontré les vertus de ces laminaires dans la prévention de certains cancers du côlon, de la prostate et du sein.

Au cours des milliards d’années d’expérience, l’algue a acquis une résistance aux fortes expositions de sel, de froid, des UV à marée basse. Elle se distingue donc des plantes terrestres par la faculté de conserver ses valeurs nutritionnelles même déshydratée.

En 2050, nous serons 10 milliards d’êtres humains. Le défi est immense pour nourrir la planète. Près de 800 millions d’individus souffrent de sous-nutrition et pas moins de la moitié de la population mondiale est en carence de nutriments. Nos régimes alimentaires doivent radicalement changer, notamment en réduisant la consommation de viande rouge, responsable d’un véritable désastre écologique. En 2050, nous aurons besoin de 140% d’eau en plus, il faudra par ailleurs produire 50% de céréales en plus. Or, l’expansion des villes continue et le rendement céréalier n’augmente plus depuis des dizaines d’années, voire régresse en raison de sols surexploités et malmenés par les composants chimiques. Sans oublier la sécheresse climatique, également responsable de l’appauvrissement des sols.

La culture d’algues n’a cessé de croître ces 30 dernières années. En Tanzanie, la filière fait vivre 200 000 personnes. En Asie, dans les années 50, l’industrie était insignifiante, mais elle capitalise aujourd’hui 13 milliards d’euros au niveau mondial, avec une croissance à presque deux chiffres. La Bretagne est très active et, heureusement, dispose d’une biodiversité unique regroupant 700 espèces. Une centaine d’entreprises innovantes en biotechnologie emploient 2 000 personnes, avec un chiffre d’affaires de 450 millions d’euros. La Bretagne est la région la plus dynamique d’Europe. Une entreprise bretonne, Olmix, a mis en place des machines capables de récolter une algue verte surnommée “salade de la mer” avant qu’elle ne finisse sur terre et ne pourrisse. Fraîche, cette algue est très intéressante tant pour notre alimentation que pour l’agriculture. Elle est également transformée en complément alimentaire, car sa teneur en vitamines C et B1 et en substances antimicrobiennes est importante.

Aujourd’hui, sur les 361 millions de kilomètres carrés que représentent les océans, seuls 2 000 km sont dédiés à la culture des algues. Même si cette comparaison semble un peu exagérée, puisqu’il ne sera jamais possible de cultiver la totalité des mers. Les algues ont besoin de fonds rocheux pour s’y fixer et d’autres paramètres propices à leur développement, tels que la température et les nutriments.

Pour citer quelques noms d’algues comestibles, il y a le nori, une algue rouge très riche en protéines, vitamines et minéraux. Le kombu est une algue brune, tout comme le wakamé et l’hiziki, qui est pauvre en vitamines mais 14 fois plus riche en calcium que le lait et contient plus de fer que la plupart des viandes. Sa teneur en oméga-3 est la plus importante de toutes les autres algues. Le mozuku est une algue brune prisée des connaisseurs qui ne se trouve qu’au pays du soleil levant.

Nourrir les animaux pour leur bien-être et celui de la planète

Les émissions de méthane sont émises en grande partie par les gaz des bovins et autres ruminants. Ce gaz est 30 fois plus nocif que le dioxyde de carbone pour l’atmosphère. Une étude récente a démontré qu’en intégrant une petite algue rouge dans le régime alimentaire des bovins permet une meilleure digestion et surtout entraîne une diminution de plus de 80% d’émissions de méthane ! L’algue serait en mesure de modifier la composition de la flore intestinale et de supprimer les bactéries responsables de la production de méthane. Nous manquons de recul sur ce sujet et de mesures sur les conséquences à long terme sur les animaux, mais ces études sont très prometteuses.

Il n’y a pas que les animaux qui peuvent profiter des composés nutritionnels des algues. Au XVIe siècle, en Bretagne et en Islande, les algues compostées étaient répandues sur les terres comme fertilisants. Cet épandage permet d’accélérer la décomposition de la matière organique, d’accroître la population bactérienne et l’activité des vers de terre. Les algues améliorent les performances des plantes et remplacent les fertilisants ou engrais chimiques. Elles permettent aux plantes d’absorber 20% de nutriments en plus. Des essais sont en cours contre la septoriose du blé, le mildiou de la vigne et l’oïdium du concombre.

Si vous souhaitez en savoir davantage, je vous invite à lire “La révolution des algues” de Vincent Doumeizel. Ce petit article est issu du livre dont je vous recommande vivement la lecture si ce thème vous inspire. Je trouvais intéressant d’en partager quelques lignes, tellement cette petite herbe qui croît dans l’eau semble tenir une place importante face aux défis immenses auxquels nous sommes d’ores et déjà confrontés.

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