L’Europe et l’IA souveraineté ou vassalisation ?

J’ai transcrit le discours du PDG de Mistral, Arthur Mensch, lors de son passage face aux députés de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale (sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique). Et il démontre clairement qu’on a intérêt à se bouger le fion pour rester dans la course. Le texte ci-dessous est résumé par Mistral sur les paroles de monsieur Mensh. Pour ceux que ça intéresse…

L’intelligence artificielle générative est en train de redéfinir les équilibres économiques et géopolitiques mondiaux, mais l’Europe semble souvent prise au piège d’un récit défaitiste. Celui d’un continent incapable d’innover, étouffé par une régulation trop lourde et des bureaucraties inefficaces. Ce discours, largement répandu par les acteurs américains et internalisé par les Européens eux-mêmes, est pour le moins réducteur. Pourtant, il suffit de regarder des entreprises comme Mistral AI pour se convaincre que l’Europe a les atouts pour jouer un rôle majeur dans cette révolution technologique. Avec 1 000 collaborateurs, une valorisation de 12 milliards d’euros et un objectif d’un milliard de revenus d’ici la fin de l’année, Mistral prouve que l’innovation européenne existe. Ses clients, qu’ils soient publics la Caisse des Dépôts, France Travail ou privés comme Stellantis, TotalEnergies et BNP Paribas, montrent que la demande est bien réelle, tout comme son exportation de technologies vers les États-Unis et l’Asie.

L’intelligence artificielle générative fonctionne comme une usine qui transforme de l’électricité en intelligence, sous forme de tokens. Cette analogie avec une ressource naturelle n’est pas anodine. L’IA doit être considérée comme un enjeu stratégique, au même titre que l’énergie ou les matières premières. Pour Mistral, l’objectif est de fournir une intelligence abordablesécurisée (sans dépendre des acteurs américains) et durable, grâce à un mix énergétique décarboné de la France. Pourtant, malgré ces atouts, l’Europe reste freinée par des obstacles structurels. La régulation, bien que nécessaire, est souvent perçue comme un fardeau. Chaque pays européen impose ses propres règles en matière de fiscalité, de droit social ou de stock-options, obligeant les entreprises à multiplier les entités juridiques et les équipes de compliance. Pour Mistral, cela représente une équipe de cinq personnes dédiées à ces questions, un luxe que les startups ne peuvent pas tous se payer.

Ce cadre complexe pousse de nombreux entrepreneurs et investisseurs à se tourner vers les États-Unis, où les règles sont plus simples et l’écosystème plus attractif. Résultat, l’Europe perd des parts de marché dans le cloud et l’IA, au profit des géants américains. Pire, elle risque de devenir dépendante de ces acteurs, sans aucun levier pour négocier. Comme le souligne Mistral, la souveraineté ne doit pas être synonyme d’isolationnisme, mais plutôt de création de leviers économiques. Sans capacité à produire localement, l’Europe n’aura aucun poids face aux États-Unis et même la Chine, que ce soit dans les négociations commerciales ou géopolitiques.

L’urgence est d’autant plus grande que l’IA repose sur une ressource limitée, l’électricité. Les États-Unis saturent déjà leurs capacités pour alimenter leurs data centers, et la demande mondiale explose. En France, 9 GW sont disponibles, mais sans investissements massifs dans les deux prochaines années, l’Europe pourrait perdre le contrôle de cette ressource. Les conséquences seraient lourdes. Inflation due aux conflits d’usage de l’électricité, déficit commercial explosif (jusqu’à 1 trillion d’euros par an d’ici à 3 ou 4 ans), et fuite des investissements en R&D vers l’étranger. Pour Mistral, le coût de l’IA représente déjà 10 % de sa masse salariale, soit environ 10 000 € par an et par employé. Extrapolé à l’échelle européenne, cela pourrait représenter un déficit commercial colossal si l’Europe continue d’importer massivement des technologies non européennes.

Pourtant, l’IA offre aussi des opportunités immenses en termes de productivité. Mistral observe des gains multipliés par 5 dans certains secteurs, comme les services clients, et une réduction à 20 % du temps nécessaire pour certaines tâches. Les ingénieurs, autrefois artisans du code, deviennent désormais des managers, délégant une partie de leur travail à des agents IA. Cette transformation, bien que prometteuse, soulève aussi des questions sur l’emploi. Certains métiers pourraient disparaître, tandis que la valeur se déplacerait vers le capital, majoritairement détenu par des acteurs non-européens.

Alors, que faire ? L’Europe doit d’abord unifier ses règles pour créer un marché unique numérique, avec une fiscalité et un droit social harmonisés. Ensuite, elle doit investir massivement dans l’IA et l’énergie, à hauteur de dizaines de milliards de dollars, pour capter une part de marché avant que les oligopoles américains ne se forment. Enfin, elle doit changer de récit. L’IA n’est pas une menace, mais une opportunité à saisir. Mistral, qui refuse les offres de rachat américaines pour rester indépendant, en est la preuve vivante. Comme le rappelle l’entreprise, une stratégie d’exit vers les États-Unis serait macroéconomiquement dommageable pour l’Europe. Il est temps de créer des champions européens, capables de rivaliser avec les géants américains.

Le temps presse. Si l’Europe n’agit pas rapidement, elle risque de se retrouver dans une situation sans choix, celle d’un continent vassalisé, dépendant des technologies et des décisions prises ailleurs. L’enjeu n’est pas seulement technologique, mais bien géopolitique et économique. L’IA est une révolution, et l’Europe a encore les moyens de la maîtriser. À condition de se réveiller.