Oignon symbolisant le réseau Tor et la protection de l’anonymat sur Internet

Les USA fragilisent Tor, un réseau qu’ils ont créé pour protéger l’anonymat

Fin janvier 2026, les États-Unis ont annoncé le gel du financement du réseau Tor, que tout bon vieux geekos connait bien et utilise à l’occaz. Le pire dans ce décret, c’est qu’au-delà du simple sujet tech, il vise tout un tas d’organisations d’aide étrangère à travers le monde, et c’est pas vraiment joli joli. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est le réseau en onion, le fameux réseau Tor. L’oncle Sam retire les dollards, Tor peut-il rester debout ?

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Tor est un réseau qui permet d’emprunter des routes indirectes pour se planquer derrière toute une série de serveurs, si bien qu’ils vous rendent anonyme, ou presque. Les rebonds en cascade masquent votre adresse IP réelle et brouillent votre activité en ligne. Et il faut comprendre que si ce réseau sert les individus les plus crapuleux de la planète, il sert aussi, et surtout, à libérer les populations vivant sous des régimes autoritaires comme la Chine, l’Iran, la Russie ou la Corée du Nord. Au total, cela représente plusieurs dizaines de pays et près de 3 milliards de personnes. Ce n’est pas rien.

Et c’est là que les États-Unis ont vu un intérêt stratégique. Car défendre la liberté d’expression, soutenir les opposants politiques à l’étranger et contourner la surveillance des gouvernements autoritaires, cela permettait aussi d’affaiblir les régimes hostiles, d’encourager des mouvements favorables à leurs intérêts et d’étendre leur influence sans intervention directe. Un simple outil diffusé sur le net était en capacité de mettre à mal tous les verrous existants des dictatures. Tor devenait un outil discret, mais puissant, permettant d’exercer une influence tout en protégeant leurs propres communications.

Mais ce qui est fascinant, c’est le paradoxe qui gravite autour de cet élan de bienfaisance. D’un côté, ils financent et diffusent le navigateur Tor pour contourner la censure et protéger l’anonymat. De l’autre, ils sont aussi parmi les premiers à surveiller massivement les communications mondiales. Les révélations d’Edward Snowden en 2013 ont mis en lumière l’ampleur des programmes de surveillance de la NSA. Les types ont quand même intercepté des données à l’échelle mondiale. Un contraste flippant entre la promotion officielle de la liberté numérique à l’extérieur et cette volonté de surveillance massive orchestrée en catimini.

À ses débuts, les États-Unis finançaient leur bébé à hauteur de 90 %, pour un budget total d’environ 2 millions de dollars. Au fil des années, Tor a fortement grandi pour atteindre aujourd’hui un budget de plus de 7 millions de dollars. Les États-Unis contribuent toujours à hauteur d’environ 2 millions, mais leur part relative est tombée à environ 35 % et c’est tant mieux. Heureusement que la gouvernance Tor a compris dès le départ qu’il fallait se diversifier et surtout pour ce genre d’outil.

Aujourd’hui, le financement du Tor Project se répartit entre plusieurs sources, notamment des gouvernements étrangers, des fondations, des entreprises et des donateurs individuels.

SourceMontantpart
Gouvernement US2,6 M$35 %
Gouvernement suédois0,5 M$8 %
Entreprises us/suisse/suède1,6 M$22 %
Fondations1,4 M$19 %
Individus1,1 M$15 %
Total7,3 M$100 %

On voit bien que Tor ne tombera pas demain grâce à la gouvernance du projet qui a su se diversifier, mais ce sont des millions d’euros en moins, donc un ralentissement de son développement. Moins de ressources, c’est moins de développeurs, moins d’améliorations et moins de temps pour corriger les failles ou contourner les nouvelles techniques de blocage mises en place par certains États.

Et on sait que certains pays comme la Chine mettent le paquet pour contrer ces outils et garder à tout prix un niveau de censure élevé. Ils développent en permanence de nouvelles méthodes pour contourner et neutraliser ces systèmes.

Tiens au passage, prenons Apple, ils ont été malins sur ce coup-là. Ils ont fait en sorte qu’iMessage, qui est chiffré de bout en bout, s’appuie sur le service Apple Push Notification Service, ce qui signifie que si un pays venait à bloquer le service, cela affecterait aussi FaceTime, les fonctions iCloud et toutes les notifications de toutes les applications. Du coup, l’iPhone ne serait plus vraiment fonctionnel. La Chine priverait ainsi des millions d’utilisateurs. Et ce genre de chose peut mettre les gens dans la rue…

Tor n’est pas le seul mis à mal, c’est toute une panoplie d’outils comme OONI, Guardian Project, Tails, Psiphon, Signal qui permettent chaque jour à des millions de gens de contourner la censure et de garder leur vie privée intacte. Dans des pays où les verrous sont la norme, ces outils ne sont pas un luxe en fait. Les couper va à l’encontre de ce qu’est le sens même d’Internet. Chaque ordinateur de cette planète devrait pouvoir atteindre n’importe quel autre (et se faire des bisous!), point barre. Mais on a dérapé depuis longtemps. C’est pas chouette tout ça. Enfin, on sait maintenant que Tor n’est pas près de tomber et qu’il a encore beaucoup à donner.