C’était en 1988, en pleine effervescence du plan ‘Informatique pour tous’, quand les écoles françaises ont ouvert leurs portes à l’informatique. Je n’aurais jamais pu le décrire, mais dès que je l’ai vu, je l’ai reconnu immédiatement. C’était en CM1, j’avais 9 ou 10 ans quand M. Lucas, notre maître d’école primaire du Prieuré à La Rochelle nous a fait découvrir une pièce blindée. La porte en métal et les fenêtres équipées de barreaux en acier en disait long. Derrière, se cachait un véritable trésor. Une rangée de Thomson MO5, qui allaient devenir en réalité un de mes tout premier contact avec l’informatique. Il y en avait 6 ou 8 alignés sur les tables, une vraie fortune à l’époque. Environ 28 000 francs, soit 10 000 euros actuels. Un joli budget pour les 6 classes de l’école primaire.
Au milieu des années 80 et plus précisément en 1985, le gouvernement donne le coup d’envoi au grand projet Informatique pour tous. L’objectif est d’équiper massivement les écoles françaises et de préparer les futures générations à la révolution numérique. Plutôt que d’acheter des machines américaines ou japonaises, la France fait le choix de Thomson, une marque nationale. D’autres fabricants comme Matra, Bull, Apple ou Commodore tentaient également de remporter le marché, mais c’est finalement Thomson qui s’imposa. Parmi les concurrents du MO5, il y avait aussi l’entreprise française Matra et son petit ordinateur rouge nommé Alice développé en partenariat avec Hachette.

J’ai quelques souvenirs des logiciels qu’on utilisait, mais c’est un jeu en particulier qui a marqué mon esprit. C’était Android, un petit bonhomme bâton qui montait et descendait aux échelles pour récupérer des paquets-cadeaux tout en évitant d’autres personnages aussi finement dessinés et qu’il ne fallait surtout pas croiser ou toucher. On pouvait creuser des trous pour piéger les attaquants. Je me souviens d’un stylet qui permettait d’interagir avec l’écran, si c’était pas top ça pour l’époque !
Je perçois encore la salle, toujours éclairée même en plein jour, les fenêtres étaient il me semble obstruées par des panneaux en bois en métal. C’était une précaution contre les cambriolages, après tout, ces machines valaient une petite fortune. L’école avait transformé cette pièce en forteresse, faut dire que même à cette époque les cambriolages étaient assez répandus. Pour les copains qui s’en souviennent, je serai curieux de vous entendre en commentaire.
J’ai finalement peu de souvenirs sur les exercices et les programmes que notre super maître M. Lucas lançait. Enfin maintenant que j’ai vu quelques photos sur le net, les exercices de phrase à trou me disent quelques choses. Nous l’aimions bien ce maître, il nous parlait souvent de ces aventures de pêches aux carnassiers, il était fier de nous raconter ses prises et on pouvait sentir sa passion dans son discours. Je me rappelle également quand c’était le temps de sortir la bille en fer que l’on cognait tous en rythme. Un moment musicale assez particulier… Certains sont devenus batteurs à coup sûr !! Lol, c’était un bon maître, nous lui avons offert en fin d’année un siège de pêcheur sur lequel il pouvait patienter et ranger tout son attirail de chasseur de poiscaille. Et puis s’il n’est pas parti pas en retraite cette année-là, il n’en était vraiment pas loin.

Le choix s’est donc porté sur le MO5 pour favoriser l’industrie nationale. Thomson bénéficiait déjà d’un fort soutien de l’État car c’était la vitrine de la high-tech tricolore et c’est le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius, qui trancha, poussé par des considérations stratégiques. Certaines sources évoquent aussi un fort lobbying de Thomson, déjà “habitué” des marchés publics et très en lien avec les décideurs politiques de l’époque. L’entreprise est de plus nationalisée, donc l’État a un intérêt direct à ce qu’elle remporte le contrat. C’est ce qui s’est donc produit. Comme par enchantement !

Je me souviens de l’ordinateur Alice de mon ami Mike, celui qui a perdu le marché face au MO5. Pour lancer un jeu, c’était pas simple, on devait recopier tout le programme à la main, ligne après ligne, à partir du manuel ou d’un magazine. Ce qui compliquait les choses c’est que celui-ci n’était pas équipé de lecteur de cassette, la misère. On croisait les doigts à chaque programmation en Basic pour ne pas se tromper, la moindre erreur faisait tout planter et une relecture du code s’imposait surtout qu’on n’y comprenait absolument rien. Une vraie galère ! Du coup, après quelques expériences, on a fini par lâcher la bestiole définitivement. La game boy ou la Nes était à des années-lumière du mode barbu que ces ordis offraient. On a dû réussir une seule fois à lancer un jeu ! Le jeu (bomber ?) consistait à raser une ville en lâchant des bombes depuis un avion qui descendait d’un cran à chaque passage, sans s’éclater bien sûr contre les immeubles restants.
Le MO5 sort officiellement pour le grand public en 1984. Au départ, il visait les familles et les amateurs d’informatique à la maison (comme le TO7 avant lui). Il coûtait cher mais représentait une vraie porte d’entrée vers la micro-informatique. On le trouvait souvent dans les catalogues de La Redoute avant les pages de lingerie 😊, mais aussi chez Manufrance ou les 3 Suisses, généralement vendu avec un lecteur de cassettes audio pour charger les programmes. Techniquement, le MO5 repose sur un processeur Motorola 6809 cadencé à 1 MHz et offre 48 Ko de mémoire vive. C’était suffisant pour faire tourner des jeux éducatifs, des programmes de dessin vectoriel ou des petits logiciels de bureautique. Son design compact, avec ses touches en gomme molle, une galère finalement pour écrire, reste une machine légendaire pour toute une génération. Il y avait même un coffret à l’effigie de Michel Platini (un talentueux footballeur français de l’époque) vendu avec un sac de transport et sa signature apposé sur le clavier, enfin l’ordinateur.

Le MO5 n’a pas connu la carrière internationale d’un Commodore 64 ou d’un Amiga. À la fin des années 80, les PC compatibles ont pris le dessus et les Thomson ont peu à peu disparu des classes. Beaucoup ont fini au grenier ou sur les étals des brocantes. Pourtant, il a laissé une trace indélébile. Toute une génération a découvert le Basic en recopiant des lignes de code interminables et a découvert qu’un ordinateur pouvait donner vie à des idées. Aujourd’hui, l’association MO5.COM restaure ces vieilles machines et les expose, preuve que ce petit ordinateur gris fait désormais partie de notre patrimoine numérique.
Voilà pour la séquence nostalgique et les souvenirs d’enfance. Un fragment d’histoire qui a sans doute éveillé ma curiosité pour la technologie et ce qu’elle pouvait nous apporter.
Quarante ans plus tard et bien loin de ces technologies obsolètes, une véritable révolution se dessine sous nos yeux. Un monde inédit se profile, digne d’une nouvelle révolution industrielle. C’est à la fois fascinant et inquiétant. Nous avançons vers de nouveaux horizons où chacun ne trouvera pas forcément sa place. C’est fou de voir à quel point l’informatique transforme nos sociétés, les oblige à se réinventer encore et toujours. Ceux qui s’adaptent survivent, les autres chutent.


